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Edouard Leclerc attaque en justice l’auteur de scoops sur son passé durant l’Occupation

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Après des mois d’enquête acharnée, un journaliste rennais, Bertrand Gobin, a trouvé des documents montrant la très grande proximité entre un responsable de la Kommandantur locale et Édouard Leclerc (il avait 17 ans à l’époque), à qui on a donné la Légion d’honneur. Le fondateur des supermarchés le traîne devant les tribunaux alors qu’il épargne tous les médias qui ont évoqué la même affaire.

Bertrand Gobin interrogé lors de l’émission Envoyé spécial de janvier 2011932398-1105640

 

Décembre 2009 : Nicolas Sarkozy décore de la légion d’honneur Édouard Leclerc, le fondateur de la chaine de supermarchés. Pour certains habitants de Landerneau, la ville d’origine de Leclerc, et notamment la famille d’un jeune FTP exécuté, la décoration est honteuse : l’épicier est en effet soupçonné d’avoir livré des noms de résistants à la Kommandantur de la ville pendant l’Occupation. Se conformant à la décision de son prédécesseur, le préfet, Pascal Mailhos (un chiraquien bon teint), obligatoirement consulté selon la législation, aurait même donné un avis défavorable compte tenu de la polémique que pouvait déclencher l’attribution de la breloque. Mais le Président, assez proche du fils Leclerc, Michel-Édouard, a choisi de passer outre.

Emprisonné à la Libération pour « intelligence avec l’ennemi », Édouard Leclerc avait bénéficié d’un non-lieu. Il a depuis gagné tous les procès contre ceux qui ont tenté de remettre l’histoire sur le tapis. C’est aujourd’hui un petit éditeur et journaliste indépendant qui va devoir affronter les foudres judiciaires du géant de la distribution pour avoir « diffamé » son nom : il est convoqué le 7 avril devant le juge d’instruction pour sa mise en examen et sera défendu par Richard Malka.

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Depuis plus d’un an, Bertrand Gobin fouille et enquête pour tenter de faire le jour sur cette affaire qui n’a jamais été jugée sur le fond. A force de persévérance, ce Rennais de 46 ans a réuni des documents compromettants qu’il a mis en ligne au fur et à mesure de ses recherches sur son site www.bertrandgobin.com, parmi lesquels un courrier de la Cour de Justice du Finistère stipulant qu’Édouard Leclerc avait été déclaré « irresponsable de ses actes » en 1944. « Un peu fort de café », selon le journaliste : pour échapper à la justice de la Libération, le futur épicier de Landerneau a bénéficié, selon Bertrand Gobin, d’un certificat médical de complaisance sollicité par sa mère qui voulait lui éviter une condamnation à mort presque certaine. Gobin n’accuse pas à la légère : il s’appuie sur un témoignage audio du frère d’Édouard Leclerc lui-même !

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Plus grave encore, Bertrand Gobin révèle l’existence du procès verbal de l’interrogatoire d’Herbert Schaad, adjoint du chef de la Kommandatur de Landerneau, avec qui Édouard Leclerc affirmait dans son autobiographie avoir eu des conversations tout à fait « banales ». Schaad y décrit minutieusement les dénonciations de résistants effectuées par le jeune Leclerc, âgé de 17 ans au moment des faits. Voici deux extraits recopiés par le journaliste :

« Un soir, le jeune Édouard Leclerc, qui m’avait auparavant fourni des renseignements, est venu me trouver à la Kommandantur pour me signaler une liste de personnes de Landerneau qui s’absentaient fréquemment la nuit et qui devaient faire partie de la Résistance. »


– « Ce n’est pas Mme Liserin mais Édouard Leclerc qui nous a signalé que Lucien Liard était communiste et faisait partie de l’association « Les Faucons Rouges ». A cette occasion, Édouard Leclerc nous signala également que M Hourdet, Directeur Général de l’Office Central avait touché du blé en supplément et nous a laissé entendre que cela lui permettait de ravitailler le maquis. »


Bertrand Gobin a fait une demande officielle auprès des archives militaires qui détiennent le document afin de le produire contre son accusateur. Édouard Leclerc, qui n’a pas porté plainte contre France 2 pour l’émission Envoyé Spécial, ni contre l’Express qui ont  publié des enquêtes accablantes sur son passé (il n’a pas voulu répondre aux questions des journalistes avant publication) a peut-être eu tort de vouloir soulever à nouveau des vagues sur cette affaire. Le procès permettra aussi peut-être de mettre en lumière les motivations qui ont poussé le Président de la République à passer outre les réserves du préfet de Rennes.

ENTRETIEN AVEC BERTRAND GOBIN

Marianne : A quelle occasion avez-vous commencé à vous intéresser au passé d’Édouard Leclerc ?
Bertrand Gobin : Outre mes activités de journaliste, je m’occupe d’une petite maison d’édition. En 2008, j’ai publié le livre d’un confrère (1) sur le système Leclerc. L’ouvrage était centré sur le fonctionnement économique de l’enseigne, mais évoquait déjà le passé du fondateur.
Par ailleurs, en tant que journaliste, on peut dire que j’ai deux spécialités : la grande distribution, et les entreprises familiales. Je tiens par exemple un blog où je publie régulièrement des informations sur l’entreprise Mulliez. La grande distribution et ses secrets familiaux constitue un formidable terrain de jeu éditorial ! Quand Édouard Leclerc a eu la légion d’honneur en 2009, beaucoup de gens s’en sont indignés en Bretagne. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à creuser.
Quelles ont été vos principales découvertes ?
Je suis entré en contact avec d’anciens résistants et leurs familles, et je me suis vite aperçu que l’histoire était très différente de celle que Leclerc présentait dans son autobiographie (2). J’ai d’abord découvert qu’Édouard Leclerc a échappé à la justice de la Libération sur la base d’un certificat médical qui le déclarait « irresponsable » de ses actes. Ensuite j’ai trouvé des pièces qui établissent le caractère complaisant du certificat, notamment le témoignage du frère d’Édouard Leclerc qui raconte très longuement comment leur mère a tout fait pour éviter à son fils d’être fusillé. J’ai également appris que le Préfet, Pascal Mailhos (qui n’a plus évoqué le sujet depuis), avait rendu un avis négatif sur l’attribution de la légion d’honneur à Édouard Leclerc. Et enfin, j’ai pris connaissance du procès verbal de l’officier de la Kommandantur de Landerneau qui explique comment Leclerc lui a fourni des noms de résistants.
Avez-vous informé Édouard Leclerc de vos recherches ?
Bien sûr, je lui ai téléphoné, par correction, et parce que je n’ignore pas que ce sont des faits très lourds. A ma grande surprise, il s’est contenté de me dire que tout cela est très loin, et il a reconnu qu’il n’avait pas vraiment cherché à connaître les tenants et aboutissants des conditions de sa libération après la guerre. Plus tard, j’ai été insulté par son fils, Michel-Édouard, à l’occasion d’un dîner où je lui posais une question sur un autre sujet. Et maintenant l’attaque en diffamation…
Comment se fait-il, selon vous, que vous soyez le seul à être attaqué, quand d’autres médias ont également raconté cette histoire ?
Je ne sais pas. Même si je suis confiant sur le fond, car je sais que je n’ai pas diffamé, ça reste une vraie galère, en termes de temps comme en termes de coûts.

(Un comité de soutien s’est spontanément mis en place à l’adressehttp://www.soutienbertrandgobin.com /ndlr)

(1) Leclerc : enquête sur un système, Frédéric Carluer-Lossouarn, Editions Bertrand Gobin, 2008, 320 pages, 22€

(2) Ma vie pour un combat, Édouard Leclerc, Belfond, 1974
Blog de Bertrand Gobin : http://www.bertrandgobin.fr
Blog sur l’empire Mulliez : http://www.leblogmulliez.com

 

Le témoignage audio du frère d’Edouard Leclerc

Un témoignage supplémentaire, émanant cette fois du propre frère d’Edouard Leclerc, confirme le caractère complaisant du certificat médical qui lui a permis d’être libéré sans avoir été jugé.

Dans un enregistrement audioK7 datant de 1976 – dont l’existence était totalement inconnue jusqu’à présent -, Paul Leclerc soulage sa conscience et revient sur les événements dont il a été témoin 32 ans plus tôt.

Paul Leclerc parle de sa mère, de retour de la prison de Mesgloaguen, à Quimper, où elle est allée rendre visite à son fils, Edouard, emprisonné pour "atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat". Il explique ensuite comment elle est allée demander à Pierre Branellec (voir son témoignage) d’intervenir pour qu’un médecin de la Résistance accepte de faire passer le détenu pour fou. Ce qui lui vaudra d’être "ramené à la famille" alors que "dans son dossier, tout y était pour qu’il soit fusillé ".

Voici LA VERSION SONORE de ce témoignage et, ci dessous, sa transcription.

Elle pleurera longuement. Puis, elle rentrera à la maison en disant ? "Mon Dieu, est-ce possible ? Est-ce possible un calvaire pareil pour une mère de famille qui a été honnête et qui s’est sacrifiée  pour ses quinze enfants ?" Elle ira se jeter à genoux aux pieds de Pierre Branellec, à Brest, un ami de la famille, en disant : "Sauvez mon fils ! Ne faîtes pas qu’il soit fusillé. " Car entre temps, les deux vicaires de Landerneau, l’abbé Quiault et l’abbé Le Dantec, étaient venus avertir mes parents qu’il n’y avait pas de possibilité de sauver la tête d’Edouard. Dans son dossier, tout y était pour qu’il soit fusillé. Tout, oui, tout y était. Et alors c’est là que ma mère a décidé d’aller voir Monsieur Pierre Branellec. "Faîtes ce que vous pouvez pour sauver mon fils, sauvez mon fils !" Et Monsieur Pierre Branellec, qui ignorait tout du dossier d’Edouard, il ignorait même que c’était Edouard qui l’avait fait arrêter à Brest avec la Gestapo. Un ancien et un grand ami de la famille. Il ira chercher des amis de la Résistance pour qu’enfin Edouard ne soit pas fusillé. Alors, on a trouvé une solution. On a dit qu’il était inapte à ses actes. On l’a fait passer devant un docteur de la Résistance qui dira "il est fou". On lui a même expliqué comment il fallait faire quand on lui taperait sur les genoux pour faire le simulacre du fou. Et il sera ramené à la famille.

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Une réponse à “Edouard Leclerc attaque en justice l’auteur de scoops sur son passé durant l’Occupation

  1. C’est dingue comme quoi les choses sont cachées, en France c’est le règne du silence…Je boycotterai Leclerc désormais pour mémoire…

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