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LETTRE À MES FRÈRES/ Herbert Pagani

herbert paganiniLien audio http://dafina.net/gazette/audio/lettres-%C3%A0-mes-fr%C3%A8res-par-herbert-pagani

Milan, mars 1988.

La vie suspendue entre deux journaux télévisés, je tourne à vide dans mon atelier, incapable de me mettre au travail. Je cherche dans le concert des exécrations les quelques voix honnêtes, qui rappellent « l’hier » non pas pour excuser, mais pour expliquer « l’aujourd’hui », et je collectionne les coupures de presse de ces rares parents de l’esprit. Maigre album de famille.

Tout le monde parle. Moi, j’ai renoncé à la parole depuis des années, mais mon silence se fait chaque jour plus lourd de paroles non dites. Je les sens vaines, et cependant nécessaires. Dans la certitude que personne ne m’écoutera, urgence d’écrire à tous.

Mes frères d’Occident ; depuis quelques mois, les croix gammées recommencent à salir vos murs. Avant de parler, nettoyez les.

Mes frères yankees ; l’étoile de David n’est pas l’une de celles qui constellent le drapeau américain. Israël n’est qu’une miette du grand gâteau moyen-oriental. Qu’attendez vous pour vous mettre à table avec les Russes ? Plus le temps passe, plus la miette durcit. Quelqu’un finira par s’étouffer avec.

Mes frères russes. Vous n’avez jamais été aussi discrets que depuis qu’on vous a rendu la parole. Trop occupés entre Arméniens et Afghans, ou désireux d’apparaître aussi neutres que possible en vue d’une Conférence internationale ? Dans ce cas, il existe une stratégie bien plus efficace que le silence : M. Gorbatchev, laissez sortir les Juifs d’URSS. Israël reconnaîtra un droit moral à vos propositions de paix au Moyen-Orient.

Mes frères de toutes les gauches, virtuoses de la vertu, producteurs d’opinion. Votre sensibilité au calvaire palestinien a des accents sublimes, et des racines malsaines. Pétris de ce christianisme que vous croyez avoir évacué, trop d’entre vous sont encore convaincus que la vocation des Juifs est d’habiter exclusivement l’histoire d’AUTRUI ; malgré l’Holocauste, vous continuez à douter de la nécessité d’un État Juif. Nous avons si longtemps joué le rôle de levain culturel que notre volonté d’être pain vous parait contre nature.

Alors, je vous demande : après combien d’années l’esclave perd le droit de réclamer la liberté, et l’exilé une patrie ? Deux mille est-ce trop ? Sommes nous tombés en prescription ? Et encore ; pour qu’un peuple soit l’habitant légitime d’une terre, doit-t-il l’avoir conquise avec le temps, l’argent, l’épée, la charrue, ou un vote international ? Choisissez le critère, il sera le nôtre : Israël a été espéré dans le temps (1), racheté par l’argent (2), bonifié par les charrues (3), défendu par l’épée (4) et voté par l’ONU (5). Si aujourd’hui Sanson bastonne à l’aveuglette c’est aussi à cause de votre complaisance à l’égard des Philistins (6).

Mes frères chrétiens. Votre sauveur est né du ventre d’une de nos femmes. L’antisémitisme, du sein de votre Église. L’épée du Christ a fait, dans la perspective des siècles, plus de victimes juives que la main d’Hitler. Ce n’est pas la visite d’un pape à la synagogue de Rome qui pourra nous le faire oublier. Courage, Sainteté, reconnaissez l’État d’Israël, et nous commenceront à prendre en considération les jugements de votre troupeau sur nos actes.

Mes Frères Musulmans, fils comme nous d’Abraham, Israël est un pays imparfait, né d’un rêve nécessaire. Si vous ne pouvez l’accepter, c’est parce que vous poursuivez un rêve opposé : celui de l’unité Arabe. Né du souvenir de vos splendeurs passées, il vous a servi de ciment pendant les siècles de l’humiliation coloniale. Avec la fin de celle-ci, il s’est écroulé.

Le « Monde Arabe » n’existe pas. Il n’existe que des PAYS arabes, aux régimes souvent incompatibles, plus ou moins liés par une même foi, et une même MAUVAISE FOI à l’égard d’Israël.

Votre but n’a jamais été de donner une patrie aux Palestiniens, mais d’empêcher les Juifs d’en avoir une. Puisque nous fûmes dans votre histoire, ce que les femmes sont encore, souvent dans vos familles, des sujets de deuxième classe, sans droit de parole – notre désir d’émancipation vous a paru, à vous aussi, scandaleux, contre nature. Incapables d’expulser les Juifs de votre corps social, vous les avez forcé à fuir. Ainsi, vous avez confirmé la vocation de « refuge » d’Israël ; vous avez augmenté sensiblement les effectifs de vos ennemis ; vous vous êtes privés de l’un des arguments les plus efficaces de votre propagande : « Israël écharde occidentale ». Aujourd’hui la population israélienne est constituée en grande majorité de réfugiés des pays arabes ou, comme dit Sa Majesté Hassan II du Maroc, d’Arabes de religion juive.

Les Palestiniens ont été votre dernière arme ; votre bombe à retardement générationnel. Devenue elle aussi trop difficile à manipuler, vous avez fini par l’abandonner sur le terrain. Aujourd’hui elle explose toute seule, partout.

Mes Frères Palestiniens : les camps où vous êtes nés ne sont pas l’œuvre d’Israël mais d’une précise volonté arabe. Et les actes de terrorisme de ceux qui se prétendent vos défenseurs ne font que retarder votre libération. Il vaut mieux discuter avec un ennemi sincère que faire confiance à des leaders aussi mensongers. Aujourd’hui, vous êtes seuls face à Israël. Regardez le bien, cet adversaire exécré : Israël est le seul pays au monde où « sale juif » signifie un juif qui ne se lave pas. Israël est le seul pays dont les « envahisseurs » lorsqu’ils creusent le sol de la terre occupée y retrouvent les tombes de leurs ancêtres. De plus, c’est le seul pays de cette partie du globe où l’on peut voter, s’exprimer librement, et aussi absurde que cela puisse paraître, c’est le seul où vous ayez encore quelques amis. Est-il trop tard pour les appeler au secours ? J’espère que non. Je prie que non.

Dieu en qui je ne crois pas, en qui je crois, en qui j’ai tant de mal à croire, s’il est vrai qu’un jour tu as arrêté le soleil, arrête pour un instant, le fil des siècles. Suspends en l’air les pierres et les balles ; figes les bâtons. Les hommes ont peut être encore quelque chose à se dire, et moi, deux mots à dire aux miens.

Israël : les prophètes t’appelèrent l’épouse du Seigneur. Toute épouse a besoin d’un miroir. L’histoire t’en offre un, c’est nous, les juifs de la diaspora. Ne les brises pas, interroges les. Écoutes.

Écoutes Israël, l’Éternel ton Dieu est un et ses enfants tous ceux de la planète. À mon avis, il y a eu faute de frappe dans la bible. Tu n’es pas le peuple élu mais le peuple ÉLECTEUR ; tu as élu Dieu président de ton Histoire pour l’Éternité, et si tu as survécu jusqu’à nos jours alors que tant de civilisations ont disparu, c’est parce que tu as été fidèle à ses Lois. Il t’ordonne de te défendre, mais aussi d’aimer.

Qu’est- ce que aimer ? C’EST ASSUMER LA RESPONSABILITÉ DE L’AUTRE. Ton prochain est là, devant toi. Il a démoli ton image aux yeux du monde, volé tes amis, tué tes enfants, et s’est servi des siens comme appât pour te faire tomber dans le piège de la répression.

Rahamim, Israël ? Rahamim ; les peuples sont comme les enfants. Certains se vouent à la violence faute d’avoir eu des parents attentifs à leurs besoins. Avant toi, Israël, les Palestiniens en tant que Nation n’existaient pas. Ils sont nés de t’avoir vu naître, ils ont grandi dans l’ombre de tes victoires et s’ils hurlent aujourd’hui qu’ils veulent tout, même Tel Aviv et Haïfa, c’est plus par désespoir que par conviction ; ils n’ont plus rien.

Je sais ; s’ils avaient accepté la part de territoire que leur avait assigné l’ONU en 1947, ils auraient déjà un pays. Mais qui rate ses calculs, en Histoire, ne doit pas être pénalisé éternellement. En tout cas, pas par nous.

Je sais : il n’y a pas à qui parler. Tous les Palestiniens modérés encore en vie sont sous l’influence de l’OLP et l’OLP prévoit toujours dans son statut, la liquidation de l’État d’Israël.

Je sais : on n’a jamais vu dans toute l’histoire de la diplomatie, un État souverain traiter avec un groupe qui se propose de le détruire.

Je sais : le monde te demande l’impossible : trouver, au risque de ta survie, une solution conforme à la morale que tu as enseigné aux nations, et que celles-ci, chaque jour, et partout transgressent.

LE MONDE QUI POUR TOI FUT TOUJOURS SANS PITIÉ, RECLAME TA PITIÉ POUR CEUX QUI, COMME LUI, N’EN ONT PAS EU HIER , ET N’EN AURONT PROBABLEMENT PAS DEMAIN.

Essayes quand même.

Nous sommes habitués aux miracles. Et les miracles, aujourd’hui, sont les gestes inattendus des hommes, qui détournent en un jour le cours de l’Histoire.

Tends la main, Israël, même s’il n’y a personne pour la serrer, et prends le monde à témoin de cette main tendue. Et l’on saura enfin qui tu es : non pas une écharde occidentale plantée au cœur du Moyen Arabe, mais la pointe du diamant du Moyen Orient dans le Monde.

Shalom, Salam

Herbert Avraham Haggiag Pagani,

(1) Espéré dans le temps : pendant deux mille ans, les Juifs de la diaspora ont répété cette invocation durant la prière de la Pâque : « Aujourd’hui esclaves en Égypte, l’an prochain à Jérusalem » Le sionisme a transformé cette prière en programme.

(2) Racheté par l’argent : la reconnaissance géographique d’Israël a été possible grâce à la présence dans chaque maison de la Diaspora, depuis 1902, d’une tirelire du KKL (Fonds National Juif) pour la collecte d’oboles destinées au rachat de terres en Palestine. Le projet suscita bientôt l’avidité des propriétaires terriens arabes qui prétendirent et obtinrent des sommes exorbitantes même pour des terrains désertiques et marécageux.

(3) Bonifié par les charrues : Kibboutz, communautés de travail socialistes – Moshav Coopérative agricole.

(4) Défendu par l’épée : 1948, 1956, 1967, 1973 – quatre guerres en quarante ans. 1982, expédition au Liban. Premier acte de guerre qui suscita des divergences dans l’opinion israélienne, aussi bien civile que militaire.

(5) Voté par l’ONU : 29 novembre 1947, les Nations Unies votent le partage de la Palestine en deux territoires devant constituer chacun un État indépendant. Votes en faveur : 33 dont celui de l’Union Soviétique – Votes contraires : 13 dont celui de la Grèce – 10 abstentions dont la Grande Bretagne.

(6) À l’égard des Philistins : le mot de Palestine dérive de Falastin, Philistins.

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